Afrika healing

Guérison intérieure

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La Terre est malade, à cause de l’humanité ; l’humanité est malade, à cause d’elle-même, de ses choix, de son fonctionnement, de son inconscience. La crise écologique et les inégalités sociales croissantes sont des symptômes de cette maladie fondamentale qu’il est de plus en plus difficile d’ignorer. Ce constat maintenant largement partagé appelle une guérison urgente, par des moyens importants et efficaces. Mais un traitement réussi ne peut s’appliquer sans un diagnostic préalable et clair des causes. Sinon, les soins prodigués à grands frais manqueront à coup sûr leur cible, voire viendront aggraver le mal.

Pour qu’un diagnostic clair émerge à notre conscience, il nous faut accepter de regarder les choses en face aussi bien qu’en profondeur, loin des apparences trompeuses de la surface, sans pusillanimité ni complaisance, sans esquive ni déni, sans accusations ni excuses, en bref : objectivement, à la manière d’une investigation scientifique.

Si vous lisez cet article, c’est très probablement que votre estomac ne vous réclame pas de nourriture en vain depuis plusieurs jours, que vous ne risquez pas de recevoir une balle ou un missile à chaque instant, que vous n’avez pas été déporté(e) d’urgence dans un gigantesque campement d’aide humanitaire, etc. Tout comme l’auteur de ces lignes, vous avez le loisir de lire, de réfléchir tranquillement, de vous poser des questions essentielles et de trouver vous-même des réponses. Vous n’êtes pas pris à la gorge par des besoins vitaux menacés ; vous appartenez à une société suffisamment structurée pour pouvoir acheminer vers vous, par voie numérique ou logistique, ce numéro du magazine LOGON.

Nous sommes l’humanité malade. Auscultons-nous donc :

Les pays développés fabriquent et vendent plus d’armes que jamais. Pourtant, aucune guerre n’a éclaté sur leurs territoires depuis 75 ans. Ils ont délégué à d’autres (leurs clients) ce meurtre à grande échelle institutionnalisé, organisé, légitimé, qu’on appelle « la guerre ». De même, ces pays produisent plus de déchets que jamais, puis les exportent massivement vers des nations moins bien loties qui les acceptent pour un prix dérisoire, sans pour autant bien savoir qu’en faire. La barbarie moderne n’est plus militaire : elle est économique et financière. Les conséquences en sont identiques : misère, destruction, déportations, pollution, irrespect des droits humains fondamentaux.

Contrairement à nos prétentions, nous n’avons pas éradiqué la pauvreté, la famine, la guerre, la pollution, la dictature, la destruction des écosystèmes ; nous les avons seulement exportées, nous les avons repoussées à des milliers de kilomètres de nos regards, en prenant bien soin de les invisibiliser. En Afrique et ailleurs, des milliers d’enfants et d’adultes meurent chaque année pour avoir travaillé pieds et mains nues à extraire des matières premières hautement toxiques. Pour quoi le font-ils ? Pour un salaire de misère leur permettant juste de ne pas mourir de faim, seulement survivre au jour le jour, sans protection sociale d’aucune sorte ; pour eux, pas d’assurance maladie ou chômage, pas de retraite. Et pour qui le font-ils ? Pour nous ! Pour que nous puissions jouir d’une gamme pléthorique, chaque année renouvelée, de smartphones élégants et performants, de SUV toujours plus lourds et suréquipés ; pour que nous puissions télécharger et visionner sur des écrans somptueux nos films et séries préférés, diligemment numérisés par Netflix ou d’autres ; et pour bien d’autres objets encore, à l’indispensabilité vitale tout autant discutable.

Afin que nous ayons le choix entre une trentaine de shampoings différents (vraiment différents ?), entre une quarantaine de savonnettes ou de gels-douche différents (vraiment très différents ?), entre des centaines de T-shirts différents (…), etc., des populations entières sont exploitées, déracinées, tyrannisées, humiliées, meurtries ; de vastes écosystèmes, vitaux pour notre planète, sont irréparablement saccagés, tout cela bien entendu le plus loin possible des destinations touristiques exotiques où nous aimons nous rendre régulièrement pour nous prélasser.

Le prix à payer (par d’autres que nous) pour ces éléments de confort matériel superflus, prix chaque année plus lourd en termes de souffrance et d’indignité, n’est-il pas disproportionné ? Cette avalanche de biens matériels toujours plus nombreux et sophistiqués, nous avons pris l’habitude de l’appeler « progrès » ou « croissance ». Mais comment l’appelleraient ces peuples oppressés, s’ils avaient le loisir d’y réfléchir ? Et comment le nommeraient ces écosystèmes ravagés, s’ils étaient doués de parole ? Ces excès et ces injustices qui nous profitent tant pourront-ils durer indéfiniment ? Ne pressentons-nous pas l’approche rapide d’une crise globale, d’un basculement mondial irréversible ? N’est-ce pas tout simplement logique, évident, nécessaire à un sain ré-équilibrage ?

Des maladies dites « de civilisation » telles que l’obésité se développent exponentiellement, parallèlement à la malnutrition et aux famines. Une « civilisation » qui génère de tels maux mérite-t-elle ce nom ? Avons-nous conscience de la dette collective colossale que nous accumulons jour après jour envers nos esclaves humains anonymes – ceux qui manufacturent nos chères babioles dans des conditions de travail insalubres, dangereuses et dégradantes ; envers les milliards d’animaux exterminés chaque année – ceux que nous élevons dans le mal-être le plus total comme ceux qui périssent dans les catastrophes naturelles que notre incurie provoque ; envers en fait l’ensemble du Vivant ? Savons-nous encore faire autre chose que produire, vendre, acheter et consommer ? Semer la détresse et la mort pour nous assurer un bonheur de surface ? Chaque acte inconscient est un coup de poignard asséné au tissu sensible du Vivant, dont nous sommes nous-mêmes des fibres.

Surtout, ne détournons pas notre regard de cette liste (non exhaustive) de symptômes d’une maladie systémique profonde. Il ne s’agit pas d’une accusation (qui d’ailleurs accuser en particulier ?) mais d’un constat collectif, d’une réalité objective permanente sous-jacente à nos occupations quotidiennes, à nos joies et soucis. Le fait est que la maladie est sévère, préoccupante, globale, et ses ramifications multiples. De plus, son développement est bien avancé car elle n’a pas à ce jour été sérieusement prise en compte.

Mais si ses symptômes sont physiques, matériels, sociétaux, notre maladie commune est, elle, spirituelle. Car c’est bien au cœur de notre façon d’appréhender la vie, notre place dans l’univers et nos inter-relations que se situe la cause profonde de toutes les déviances ci-dessus décrites. Et à ce stade, un traitement léger ne saurait suffire ; nous sommes allés trop loin, depuis trop longtemps, dans le déséquilibre. Des séances de yoga, de sophrologie ou de Pilate, des heures de méditation sur un zafu tapissé de soie, ou bien dans des temples immaculés aux chaises impeccablement alignées, ne suffiront pas à nous guérir de notre inconscience, de notre inconséquence, de notre ego-centrisme. Ces méthodes douces ne pourront suffire à alléger notre dette immense envers le Vivant, dette qui continue de croître d’heure en heure. Elles peuvent seulement nous la faire oublier quelque temps.

Ce que nous appelons « maladie » se traduit toujours par un déséquilibre constatable (sanguin, hormonal, lymphatique, minéral, microbiotique, nerveux, etc.). Ré-équilibrer peut être utile, mais sans toucher aux causes le déséquilibre réapparaîtra immanquablement sous une autre forme. Dans l’exemple du volcan, ce n’est pas la montagne qui produit la lave ; la montagne n’est que le lieu d’éruption de roches en fusion et sous pression provenant du cœur du magma terrestre. Il peut être salutaire d’endiguer tant que faire se peut les torrents de lave dévalant les pentes de la montagne, afin que ceux-ci n’endommagent les habitations, mais la cause de l’éruption elle-même reste intouchée. De la même manière, le corps ne produit pas la maladie, le déséquilibre ; il fait même tout son possible pour y remédier, ou au moins pour compenser. Le corps n’est que le lieu d’apparition des symptômes. La maladie qui produit le déséquilibre, vient des couches psychiques les plus profondes. Le déséquilibre est la traduction physique d’une non-réponse opposée à la mission essentielle d’une vie sur Terre, à « l’appel à être » qui résonne dans chaque cœur humain. La non-réponse (ou la réponse inappropriée) génère une tension profonde, un mal-être la plupart du temps inconscient, qui se somatise tôt ou tard. L’origine de la maladie étant spirituelle, c’est-à-dire inhérente à la friction entre la profondeur et la surface de l’être, la guérison ne peut également être que spirituelle.

Notre guérison, individuelle et collective, sera au prix d’un traitement radical aussi sévère que notre maladie commune elle-même. La première phase « clinique » de ce traitement s’intitule « renoncement ». Renoncement à tout ce qui porte atteinte au Vivant dans toutes ses manifestations, y compris notre propre corps ; renoncement à la suprématie, à l’exploitation, à la domination, à la compétition, au sentiment enivrant de puissance et d’invulnérabilité ; renoncement à l’égoïsme mesquin, à l’avidité, au repli sur soi, à l’irresponsabilité, à l’illusion de se croire séparé du reste de la Création, et aux actions fatales qui en découlent ; renoncement à toute forme de pouvoir sur autrui, sur les événements et situations, à toute manipulation, à toute opacité organisée ; renoncement au doux sommeil de la facilité, au confort moral et matériel vécu comme un but en soi, à cette léthargie de l’âme. Le renoncement est la voie royale vers la guérison intérieure, au même titre que l’accaparement égocentrique fut la cause première de la maladie. Lâcher, libérer, accepter, partager, collaborer, s’adapter, s’éveiller, compatir, seront les mots-clés du « traitement ».

Comme nous sommes devenus beaucoup trop douillets et apathiques pour pouvoir nous infliger nous-mêmes ce remède pourtant si vital, la Nature, qui n’est pas rancunière, nous vient en aide. Car notre déséquilibre interne, projeté partout autour de nous par nos soins diligents, est devenu le sien. Et ce grand corps de la Terre, beaucoup plus sage et vivant que nous, œuvre inlassablement à sa propre réparation, qui deviendra aussi la nôtre. Sa première action « thérapeutique » fut une distribution générale et généreuse de coronavirus. Songez aux milliards de renoncements personnels, familiaux, professionnels, culturels, industriels, politiques, financiers, cultuels, que cette vague virale a déjà provoqués, sans compter les épisodes climatiques de plus en plus fréquents, de plus en plus extrêmes, qui l’ont accompagnée. Et ce n’est qu’un début : nous pouvons bien observer un certain ralentissement de notre course folle, un rétablissement partiel de la santé planétaire, mais la guérison est encore loin ; la mécanique mortifère est certes contrariée, mais ses rouages tant idéologiques que pratiques restent intacts ; les réflexes productivistes/consuméristes sont encore solidement ancrés, prêts à se redéployer à la moindre accalmie.

Le seul remède à l’attachement est le renoncement. Si le renoncement ne vient pas spontanément de nous-mêmes, alors il doit venir de l’extérieur. Car la Nature s’auto-répare, se ré-équilibre : c’est « dans sa nature ». Tout y est équilibre ; tout déséquilibre y est automatiquement compensé, corrigé. Les lois terrestres qui la gouvernent sont les mêmes qui gouvernent le grand univers. Ces lois sont des constantes universelles : gravitation, vitesse de la lumière, etc. Comme leur nom l’indique, ces constantes sont immuables, invariables, inaltérables. En cas de déséquilibre, de tension ponctuelle, elles ne vont pas s’adapter ; c’est au contraire la cause de la tension qui sera corrigée ou éliminée. C’est pourquoi le respect des lois de l’univers forme le b.a.-ba du « savoir-vivre ». Tout ce qui ne s’y conforme pas, se condamne à subir de fortes corrections, voire à disparaître.

L’ensemble de renoncements évoqués plus haut, bien qu’imposé, constitue en fait une grâce, une bénédiction, une main tendue. Non pour l’ego routinier et possessif, mais pour ce qui, en chacun(e) de nous, appartient au grand univers, au Vivant, et résonne encore à son appel incessant. L’incertitude actuelle est une puissante aide au changement, à la décristallisation des mentalités et des affects déviants ; une sorte de dégel permettant de re-fluidifier ce qui s’était excessivement contracté sur soi-même. Et le changement, la rupture, nous est aujourd’hui indispensable, vitale ; la continuation signifierait pour nous tous la destruction et la mort à brève échéance. Accueillons chaque renoncement, chaque occasion de renoncement, comme un régénérateur de vie, comme un allègement de notre dette cosmique, comme une guérison longtemps attendue. Allons à sa rencontre en toute conscience, le cœur ouvert et les mains libres.

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